Le virus de la négociation

LOUVAINS

Des étudiants simulent le Conseil européen, avec l’aide de Valérie Rosoux, Philippe Perchoc… et des réseaux sociaux.

«Dear participants to the simulation ‘the EU facing its past’ UCLouvain 2017, you are about to become Ministers or Heads of States and Governments”. L’invitation est lancée par la Pr Valérie Rosouxà 56 étudiants de master 2 en relations internationales : à charge pour eux de prendre part à une journée de simulation du Conseil européen. Le jour dit, les étudiants sont répartis en 17 équipes nationales auxquelles s’ajoutent la Commission européenne et la présidence. Aux commandes, Valérie Rosoux et Philippe Perchoc, analyste thématique au Service de Recherches du Parlement européen et chargé de cours invité à l’UCL et au Collège d’Europe. « En 2004, étudiant en master en études européennes à l’UCL, j’ai participé à une simulation du Parlement européen. Le virus de la négociation ne m’a plus quitté », sourit-il. « La négociation est partout, mais être un bon négociateur, cela s’apprend. »

Savoir-faire et savoir-être

Dans un contexte de montée des populismes, ce jeune et fictif Conseil européen doit rédiger une déclaration qui reconnaît les heures sombres traversées par l’Europe au 20e siècle et définir un cadre pour lutter contre la résurgence de ce passé. Comme le ‘vrai’ Conseil, les équipes décident par consensus.

« L’exercice ne dure qu’une journée mais il demande 15 jours de préparation. À Sciences Po Paris par exemple où je le pratique depuis 2010, la simulation dure trois semaines et réunit des étudiants de différentes facultés. Ici, la proximité avec les institutions européennes est un atout », explique Philippe Perchoc. À défaut de se frotter à une vraie négociation ou de couvrir un vrai sommet européen, quand on est candidat journaliste, simuler, c’est acquérir de la pratique. Au-delà, « ce type de pédagogie permet de travailler sur les savoirs – en trois semaines de simulation, bombardés d’informations, les étudiants apprennent très vite – mais aussi sur le savoir-faire – rédiger une déclaration à 4h du matin, accepter les interventions intempestives des juristes – et le savoir-être. » Les participants doivent respecter un dress code, une première pour certains…

« Au 21e siècle, poursuit Philippe Perchoc, les étudiants sont capables d’accéder seuls au savoir. L’enseignant, lui, doit leur apprendre à se poser la question ‘puis-je faire confiance à l’info que j’ai trouvée ?’. Lors d’une simulation, tout le monde est debout et le prof devient un ‘sachant’ parmi beaucoup d’autres. » Qu’en pensent les étudiants ? Déstabilisés en début d’exercice, ils se disent poussés à réfléchir sur ce qu’ils apprennent à l’université et sur ce qu’ils voudraient que l’enseignant soit.

« Partout, l'humain aime jouer »

En début de séance, Philippe Perchoc demande aux étudiants d’ouvrir un compte Twitter – beaucoup n’en ont pas. Chaque équipe poste ensuite un message par heure afin d’informer les citoyens. « Cela les oblige à comprendre qu’on négocie rarement pour soi-même mais bien au nom d’un autre et cela les force à s’interroger sur ce qu’est la communication publique aujourd’hui. Sans compter que leurs tweets suscitent parfois les réactions de ‘vrais’ acteurs, comme des ambassades. »

Philippe Perchoc, qui a déjà mis ses talents de négociateur au service de formations de fonctionnaires ou diplomates indiens ou algériens, pointe ce ‘fait mystérieux’ : « Partout, l’humain aime jouer. Depuis que je pratique cet enseignement, je vois encore et toujours des personnes sceptiques au départ se lancer à corps perdu dans l’exercice. » Mais il existe, dit-il, un présupposé assumé, « c’est de croire que tous les hommes sont raisonnables et que l’on peut, grâce à de bonnes méthodes, trouver une solution à tous les conflits. Dans la réalité, plus on négocie sur un sujet lié à l’identitaire, plus il est difficile de délaisser le sujet pour aller vers l’objet », conclut-il. « Mais essayer continuellement reste un impératif ».

« Dans la réalité, plus on négocie sur un sujet lié à l’identitaire, plus il est difficile de délaisser le sujet pour aller vers l’objet »

Dominique Hoebeke
Cheffe info UCL

> À voir : http://www.nouvelle-europe.eu/stimulation-europeenne et http://forccast.hypotheses.org/2786

    Philippe Perchoc est notamment l’auteur de ‘Les États baltes et le système européen 1985-2004’ aux éditions Peter Lang et de ‘Correspondance européenne’ paru aux Presses universitaires de Louvain (PUL). Ce livre, qui a reçu le prix ‘Pour comprendre l’Europe’, est traduit en anglais et bientôt en russe.

    Photo: Alexis Haulot

      Article paru dans le Louvain[s] de juin-juillet-août 2017