Remettre l’humain, le vrai et le beau au centre

CULTURE

En ces temps particuliers, nous avons plus que jamais besoin du regard incisif, décalé ou simplement profondément humain des artistes. Cartes blanches, interviews, coups de coeur artistiques... au fil des semaines, nous donnons la parole à des artistes qui ont été en résidence à l'UCLouvain.

Cette semaine, nous avons posé quelques questions à Pierre-Paul renders, artiste en résidence 2013-2014. Son film court « Unidiversité, passions de chercheurs », réalisé il y a plus de deux ans pour le Musée L, donne la parole aux chercheurs et chercheuses de l'UCLouvain et emmène le spectateur dans une réflexion accessible sur les grands enjeux de nos sociétés... et il résonne particulièrement aujourd'hui.

 

Lorsque le film a été réalisé en 2017, quelle était ton intention ? L’as-tu conçu comme un objet ‘intemporel’ ?

L’intention était de faire un film ancré dans les défis et les questionnements de notre époque, donc pas intemporel dans le sens de « hors du temps ». Par contre, on espérait bien qu’il ne soit pas démodé après 3 ans, donc on l’a axé sur une approche globale et sur l’anticipation et la prospective. Si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais encore accentué le questionnement sur les perspectives d’effondrement. Les problèmes sociétaux et planétaires évoqués dans le film par les chercheurs et chercheuses n’ont fait que s’accentuer et j’avoue que je le pressentais, étant déjà à l’époque assez convaincu des thèses des collapsologues.

Par contre, en prenant la problématique à un niveau plus fondamental, humaniste, philosophique voire métaphysique, nous savions que nous touchions à des questions de sens (identité/humanité/ unité/diversité) qui, elles, sont atemporelles. Du moins en tant que questions. Ce sont les réponses qui varient avec le temps.

Le film se veut plus une mise en questionnement que l’exposé d’une réponse. Je crains qu’il ne garde longtemps son actualité. Même si tout ce que j’espère, c’est qu’il devienne obsolète parce que l'humanité aura résolu avec fruit ces tensions entre identité et humanité, et aura réconcilié à tous les niveaux l’unité et la diversité….

Le film initialement conçu pour être diffusé dans le Musée L vient d’être rendu accessible gratuitement en ligne. Et il est effectivement criant d’actualité…

Ce qui me plait dans le fait que ce film soit en libre accès à partir de maintenant, c’est d’abord qu’il met en lumière et rend hommage au travail des chercheurs et des scientifiques, à un moment où on recommence enfin à les écouter attentivement, pressés par la crise sanitaire et les crises diverses qui en découlent.

De façon un peu surprenante en regard de sa thématique de départ, Unidiversité met en évidence ce qui nous relie, le lien, la solidarité, le soin, l’amour, et ce à partir de la parole intime des chercheurs et chercheuses. Faire entendre et ré-entendre cette « vérité » me parait crucial dans les temps que nous traversons.

A l’époque de la post-vérité, des fake-news, du brutalisme, de la montée des rejets et de la défiguration/destruction du vivant, il me semble salutaire d’oser reparler du Vrai, du Bien et du Beau.

Le film parle de l’urgence de « remettre l’humain au centre ». La crise inédite que nous traversons pourrait-elle devenir une opportunité ?

Cela devient un lieu commun de le rappeler: dans la langue chinoise, le même idéogramme désigne « crise » et « opportunité ». Des chiffres commencent à sortir. Il nous disent que la chute de la pollution due aux lockdowns va sauver beaucoup plus de vies qu’il n’y aura de victimes du Covid-19.

Si cela ne donne pas matière à réflexion, on se demande à quoi servent nos neurones...

Ceci dit, ce n’est pas uniquement l’humain qui doit être remis au centre, mais tout le vivant, dont l’humain semblait avoir oublié qu’il fait partie.

Ce qui nous arrive est à la fois un avertissement du grave danger qui menace et une démonstration de notre capacité de mobilisation et d’action. Il est frappant de constater qu’à partir du moment où tout le monde paye le prix et fait les sacrifices (pas d’exception au confinement, pas de privilégiés), on observe que la grande majorité est prête à se mobiliser, se confiner, se rationner, s’entraider... C’est la démonstration que l’exemple doit venir d’en-haut.

Et en plus cette crise va nous donner du temps: pour relever la tête, regarder, écouter et penser. C’est une catastrophe pour les tenants d’un système qui reposait lourdement sur l’abrutissement et l’asservissement. Cela suffira-t-il ? Saurons-nous saisir l’opportunité ? Sans en minimiser la gravité, je trouve que c’est un moment passionnant à vivre.

Cette situation inédite semble également encourager les artistes à une créativité nouvelle…

Les contraintes ont toujours été des moteurs de créativité. Ce sont les grandes questions soulevées par nos sociétés du surconfort, qui donnent souvent lieu à une surproduction de formes artistiques peu convaincantes, formatées, ramollies par les contingences mercantiles… alors que l’activité artistique sous des régimes ou dans des conditions extrêmes suscitent toujours d’authentiques chefs-d’œuvre.

Lors du dernier spectacle d’étudiant·es en théâtre de l’IAD auquel j’ai assisté juste avant le lockdown, j’ai été subjugué par la maturité. Ces jeunes d’à peine plus de 20 ans qui interprétaient un collage de textes magnifiques qu’ils avaient choisis eux-mêmes et qu’ils mettaient en scène dans des modes d’expression extrêmement puissants et dérangeants. Comme l’a dit Pedro Correa dans son discours aux ingénieur·es l’an passé, nous avons beaucoup à plus à apprendre de nos jeunes que nous n’avons à leur enseigner: il va falloir être à la hauteur...

 

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