Brèves d'Ecran

GENERATIONS Louvain-La-Neuve

Brève d'écran de novembre 2021
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50 ans de Louvain-la-Neuve
 

De Leuven à Louvain-la-Neuve : (re)naissance d'une université pluri-centenaire

 
50 ans déjà que la culture (agricole) et les tracteurs ont cédé la place à la connaissance (scientifique) et aux grues dans cette paisible terre du Brabant wallon pour participer à une expérience unique de création d'une nouvelle ville qui sera appelée Louvain-la-Neuve.

Quelque part, l'aventure eut des allures de la conquête du Far West américain, les cowboys et les Indiens en moins, même s'il arriva de devoir sortir les winchesters pour régler certains dossiers litigieux.

Dans cette brève d'écran, une jeune chercheuse en démographie, Christine Wattelar, rapporte de façon quasi anthropologique comment elle dû plier bagage et abandonner la ville historique aimée de Leuven (Louvain la vieille), pour obtempérer aux ukases d'une classe politique revancharde plus soucieuse de détruire et d'effacer les traces du passé que de construire l'avenir et coopérer.

Ceux qui ont vécu cette période agitée trouveront du plaisir à se remémorer des faits qui sont peut-être sortis de leurs souvenirs, et ceux qui étaient encore trop jeunes pour avoir participé à cet exode scientifique comprendront mieux l'origine des lieux qui leur sont devenus familiers et les combats menés par leurs aînés pour préserver une langue et une culture qui ont été privilégiés pendant des siècles par une majorité d’intellectuels européens, avant que l'anglais ne s'impose comme le sabir universel dominant les échanges commerciaux mondiaux et finisse par coloniser toute la culture artistique et malheureusement aussi la recherche scientifique et la production industrielle qui ont perdu toute originalité nationale en même temps que leurs meilleurs atouts humains, séduits par les appels soutenus de l'oncle Sam à rejoindre le nouveau monde.

C’est pour nous aussi l’occasion de rendre un hommage soutenu à ceux qui ont accepté d’assurer courageusement cette tâche pharaonique, malgré les obstacles et les oppositions, en particulier à Monseigneur Edouard Massaux (1920-2008), dernier recteur ecclésiastique à vie de l’UCL (1969-1986), surnommé le « recteur de fer », et à Michel Woitrin (1919-2008), premier administrateur général (1963-1984), professeur de sciences sociales et maître d’œuvre du projet de transfert auquel on peut attribuer la paternité du projet (et sa réussite).

Michel Loriaux,
Président

 

Il y a 50 ans à Louvain la Neuve

Récit un peu humoristique rédigé à l'intention de Mme Laurence van Ypersele et ses étudiants

Un livre s'intitule : « un homme se penche sur son passé ».

Un humoriste facétieux, qui passait par là, a fait la remarque suivante : « il s'est tellement penché qu'il était tombé dedans ».

Je ne veux pas tomber dans ce travers affreux et profite de votre proposition pour vous rappeler quelques souvenirs.

Je suis une « exilée linguistique » qui a dû fuir l'ancienne belle cité moyenâgeuse de Louvain ancien et a dû affronter les manœuvres flamandes ne supportant plus tout relent de civilisation française sur un sol dont elles revendiquaient une joyeuse germanité.

Notre atterrissage en terre ô combien wallonne ne fut pas toujours simple. Quelques anecdotes historiques vont illustrer mes propos :

Le transfert débuta par l'arrivée de la Faculté des ingénieurs sur des lieux bien déserts, peu végétalisés mais déjà prêts à recevoir de la technologie avant-gardiste et moderne sous forme d'un cyclotron.

Les instances au pouvoir ont rapidement pris conscience qu'il fallait amener de l'humain.

Ils s'empressèrent de faire bâtir un cinéma sous le nom de « Studio » mais aussi toléreront la survenance de restaurants qui, au début, n'avaient rien d'universitaires et annonçaient déjà une influence « extrême asiatique » : sous une enseigne thaïlandaise, le menu précisait entre autres qu'avec des baguettes gentiment octroyées on pourrait déguster des « rouleaux de printemps ». Ils auguraient d'une future belle saison en cette terre limoneuse vouée par le destin à la culture du blé et parfois de betteraves.

L'Italie, par la suite y envoya des ambassadeurs sous forme de ses « Doges ». Pâtes et Polenta se mêleront ensuite aux saveurs exotiques de l'Extrême-Orient (dont nous avons parlé).

Loin de ces distractions, par ailleurs bien louables, s'affairaient des engins nettement moins conviviaux de grues excavatrices s'acharnant dans la terre et de ces bulldozers d'origine bien wallonne traçant diagonales et courbes de Bézier sur les plaines et vallons n'en demandant pas tant.

C'est ainsi que surgissant du sol, des pieux bien verticaux et dénommés Franki (également d'origine wallonne et liégeoise en l’occurrence) parsemaient ces terrains. Les anciens de la guerre en garderont souvenir car ces paysages rappelaient étrangement, mais chargés de mémoire, les barrières antichars tant vantées par Rommel sur les plages sableuses de Normandie, lieux du débarquement ; un spectacle de guerre mais bien plus pacifique !

Ces structures hostiles ne sortent plus de terres argileuses mais bien de plaques boueuses engluant nos chaussures et empêtrant nos pas. Émergeant de chantiers tout noyés dans la boue, un bâtiment tout neuf profile à l'horizon. C'est la DEMOGRAPHIE nantie de cet honneur qui annonce déjà les belles sciences humaines. Silhouettes étranges emmitouflées de laine luttant contre le froid et dans l'humidité rejoignent prudemment de nouveaux auditoires tristement non-chauffés et parfois sans fenêtres.

Ce sont des pionniers. Évoquant les images des peintres romantiques, ils parcourent, craintifs, une structure en bois appelée passerelle qu'on nommera ensuite « passerelle provisoire ». Elle mérita son nom, car victime de surpoids, elle s'écroula ensuite, heureusement sans dommage, sur un gazon tout neuf n'en demandant pas tant ! Sous cette passerelle, à l'état de vestiges, viendront progressivement des rails salvateurs portant allègrement des « locos » électriques porteuses de progrès, vecteur de civilisation.

Dans cette gare nouvelle, les murs s'émerveilleront de fresques mémorables et ruisselant encore de peinture si fraîche faisant l'admiration de tous et surtout de Delvaux (un wallon d'origine) et de leurs fondateurs fiers de ces réminiscences.

La touche « catholique » rapidement s'installe. Une librairie venant de Louvain la Vieille ouvre ses installations, prête à accueillir auteurs et éditeurs traitant de ces sujets.

Dans une place connue, une épicerie d'origine cinacienne trie sur ses volets les produits régionaux et, plus loin sur ces mêmes trottoirs, un cercle d'ingénieurs a également un pignon sur la rue. Des relents « écolos » y seront bien présents. On parlera aussi d'énergie éolienne.

Le folklore bien vite viendra s'y installer. Des vélos fantastiques et autres engins bizarres, au cours de 24 heures, parcourent les artères encore embryonnaires. La bière, nectar de nos chers étudiants, n'a pas encore sa part, délaissant les trottoirs aux effluves boueuses. Le tout sera « nickel » le lendemain suivant dans une cité redevenue calme et désormais studieuse.

Contre le temps maussade dans un si beau climat, les urbanistes prudents ont pensé aux trajets dans les pentes obliques joignant les auditoires. Très vite nos trottoirs seront tous couverts de plafond protecteur au sein de bâtiments et tout construits de briques, de nos briques wallonnes venant de nos carrières et de zone hennuyère.

Grâce leur soit rendue, d'avoir pensé à nous en ces temps difficiles, avides que nous sommes d'un air dépollué et vide de carbone.

Et des bâtiments encore nous devons en parler. Sportifs impatients attendant la piscine exercent leurs talents en toute discipline.

La bibliothèque, encore brute de coffrage, a perdu récemment de grands échafaudages défiant dans le temps les structures sans âge. Le béton tout nouveau et échancré de verre, couronnera le site en volutes sévères. Un restaurant ouvert s'offre aux étudiants promettant des agapes agrémentées de frites du terroir et combien appréciées, distrayant leur cerveau de leçons durement assimilées.

Parlons encore d'histoire : dans les lueurs de l'aube ou les sombres nuitées s'avance, parfois dans le brouillard, une petite camionnette emportant, pour mâcher nos calculs, nos cartes perforées vers le centre informatique encore cantonné à Heverlée, cartes perforées dont certaines fugueuses s'emportent dans le vent à notre désarroi. Les résultats suivront en piles ordonnées, en ballets incessants sièges de nos corrections. Les démographes attendent, peaufinant leurs belles équations, dans leurs petits bureaux aux étagères nouvelles et bien colonisées. Les trajets sont fréquents et fort sollicités. Ils feront des « navettes » jamais démotivées.

Ainsi se termine ce parcours qui se veut historique et ce rappel joyeux qui nous rend nostalgiques.

Christine Wattelar,
Démographe émérite néanmoins nostalgique

Luc Lelivre,
Rédacteur en chef et Docteur en Médecine
Témoin privilégié tout aussi nostalgique

 

Addendum du président : Quand le vice côtoie la vertu

Comme je fus aussi un des premiers pionniers du transfert de Louvain à Louvain-la-Neuve et témoin des métamorphoses évoquées par notre narratrice, je me permettrai d'y ajouter une anecdote personnelle pour compléter le tableau.

Après avoir été attiré par les sirènes de la nouvelle ville ( la première paraît-il sortie de terre depuis Charleroi en 1666) et avoir envisagé de m'y installer en m'associant à un groupe de jeunes architectes et futurs candidats à la propriété immobilière, je fus retenu par mon attachement viscéral au pays noir et continuai à loger en qualité de navetteur entre Liège et Louvain jusqu'à ce que la scission entre les deux universités, flamande et francophone, fut décrétée et qu'un blocus politique fut organisé pour bouter dehors l'envahisseur wallon.

Je continuai donc un certain temps à faire quotidiennement la liaison Liège Louvain-la-Neuve par voie ferroviaire en compagnie d'un collègue aîné, Jean Remy (1928-2019), sociologue urbain qui avait participé aux travaux de lancement du nouveau site et qui me faisait part pendant notre trajet ferroviaire commun de l'avancement des travaux.

C'est en consultant les cartes qu'il me présentait que mon attention fut attirée par des zones représentées en rouge et lorsque je demandai à mon interlocuteur la signification de ces quartiers, il manifesta un certain embarras et bafouilla une réponse que je ne compris pas immédiatement, d’où mon étonnement non feint. Bref, je finis par comprendre qu'il s'agissait de lieux de "faible légitimité sociale " comprenant des bars, des dancings, des machines à jeux (comme à Las Vegas !) et même des maisons de rendez-vous et de tolérance qui avaient fait l'objet en France en 1946 d'un arrêt de fermeture au lendemain de la Seconde Guerre mondiale via une loi promulguée sous le nom de Marthe Richard, une ancienne prostituée repentie. Je ne sais pas si ces zones ont finalement vu le jour, mais je suis toujours étonné de ma naïveté de jeune assistant et gêné d'avoir involontairement mis en difficulté un professeur que je respectais beaucoup.

Une chose est certaine : dorénavant je ne peux plus m’empêcher de voir des zones rouges sur un plan cartographique sans éclater de rire intérieurement et me rappeler que la vie réelle des hommes (et des femmes !) est faite de « vertus » mais aussi de « vices » et lorsque nous glorifions les anges, les démons ne sont jamais loin, tapis dans ces fameux lieux que la plus élémentaire pudeur sociologique nous incite à qualifier de « lieux à faible légitimité sociale ».

 
Pour en savoir plus : Histoire de Louvain-la-Neuve

 


Brèves d'écran précédentes

> Générations solidaires contre âges en bataille. Les effets pervers d'un virus facétieux (juin 2020)
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